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Prologue

 

Samedi 16 octobre 2021
A la sortie de l’aéroport Roland Garros, nous sommes accueillis par des bénévoles du Grand Raid pour un petit déjeuner et quelques cadeaux. Ça commence bien 😉

En récupérant notre véhicule de location chez Garcia Location, nous sommes servis par Chris, qui tout comme moi, participe pour la 1ère fois à la Diagonale des fous. On sympathise, nous sommes très heureux d’avoir la chance de se lancer sur un tel défi.

Jeudi 21 octobre 2021
H -1h30 : Accompagné de ma moitié et de ma fille Jade, nous partons à pied de notre lieu de location à Saint Pierre pour rejoindre le départ de cette édition de la Diagonale des Fous. Beaucoup de Réunionnais que nous croisons sur la route me félicitent et me souhaitent bon courage 🙂
Au fur et à mesure de notre avancement, nous rencontrons d’autres concurrents. Le public de plus en plus nombreux se positionne le long du bord de mer où nous passerons un peu plus tard. Tout le monde se prépare à la fête. Des centaines de traileurs assis un peu partout, sur les ronds-points, sur les trottoirs où debout attendent patiemment avant de se positionner dans les sas.

Avant le départ, un petit câlin entre père et fille 🙂

Je me dirige avec tout mon barda vers l’entrée dans l’idée de me débarrasser au plus vite des trois sacs de change afin de profiter encore un peu de ma famille avant le départ. Une seule entrée pour faire passer tous les coureurs, cela crée un sacré goulet d’étranglement. Une fois tous les contrôles effectués, les sacs de change déposés au bon endroit, et ne pouvant plus ressortir, je me positionne dans mon sas, le numéro 3 pour un départ à 21h20.
C’est étrange, je vais partir pour 160k et 9400d+, une distance que je n’ai encore jamais parcourue à ce jour, mais je ne suis pas stressé, je suis même assez détaché. j’ai l’impression d’être là comme spectateur et non comme coureur…
Le temps s’égrène lentement mais sûrement. Nous sommes assez éloignés de la ligne de départ que nous ne voyons pas. La première vague part, puis la seconde, enfin c’est à notre tour de se positionner sur la ligne de départ. En vrai professionnel, le speaker fait monter la pression, la musique bat son plein. Le décompte est lancé, puis c’est parti !

Course

0 km – St Pierre – Ravine Blanche (jeudi 21, 21h20)

L’ambiance est tout simplement incroyable, la foule positionnée de part et d’autre de la route applaudie, nous encourage. Petits et grands tendent la main afin que l’on puisse la toucher en passant. Je me plie bien volontiers au jeu et me charge de toutes ces ondes positives. A la sortie d’un rond-point, j’aperçois ma “moitié” et ma fille parmi la foule, je m’arrête pour les embrasser une dernière fois avant de me lancer dans ce périple. Si tout va bien, on se retrouvera 65k plus loin, à Cilaos. Partout le public crie, chante, scande notre prénom. C’est tellement énorme que l’on peut vite s’enflammer et oublier les bonnes résolutions avant départ : Ne pas partir trop vite pour ne pas se griller et gérer les 160 bornes et 9400 d+ qui nous attendent…
Plus loin et après avoir quitté le bord de mer, ce sont mes beaux-parents ainsi que l’oncle et la tante de ma femme (Tonton Domi et Tatie Cathy pour les intimes) qui hurlent mon prénom en me voyant passer 🙂
Petit à petit nous quittons l’effervescence de St Pierre et gagnons de l’altitude. Nous passons à travers des champs de cannes à sucre tout juste récoltées.
Et toujours de-ci de-là, des rassemblements de publics pour nous encourager : c’est grisant !

14,6 km – Domaine Vidot (jeudi 21, 22h56)

Chrono : 1:36:14 | Cumul D+ : 663m | Classement : 726

J’avais prévu une arrivée à 23h24 sur mon roadbook. J’ai 28 minutes d’avance, je m’en doutais un peu…
Pas de chance pour moi, j’espérais une soupe, mais que nenni, uniquement de l’eau sur ce ravito. Comme mes réserves sont encore bonnes, je ne m’arrête pas et reprend ma course.
La pente s’accentue, nous sommes tous concentrés, dans notre bulle, à tenter de gérer au mieux par endroit la boue, les parties piégeuses sur les monotraces, l’ascension de tronçons bien raides. Peu de traileurs échangent….

24,9 km – Notre Dame de la Paix (vendredi 22, 01h09)

Chrono : 03:45:25 | Cumul d+ : 1687m | Classement : 776 | Roadbook : 01h26

Arrêt au stand pour faire le plein des flasques, puis direction la soupe chaude salée, mais pas de chance, il n’y en a plus. J’en profite pour discuter avec les sympathiques bénévoles qui annoncent à chaque fois qu’on leur demande, que la soupe arrive dans 3 ou 4 minutes 😂. Un morceau de banane pour patienter et lorsque la soupe est servie, je reprends ma route en marchant le temps d’avaler ce repas de fête.

Quelques kilomètres plus loin, je rattrape Fred, c’est aussi sa première « Diag », nous échangeons sur nos entraînements respectifs de ces derniers mois et alors que la piste se rétrécit à nouveau en monotrace je le laisse filer devant.

Il me semble que je suis fatigué. Je me surprends à bailler à plusieurs reprises. Du coup, je suis obligé de redoubler de vigilance, bien veiller à la pose de pieds, éviter les nombreux pièges : racines noueuses, portions boueuses, cailloux,…

Il est vrai que j’avais tenté une sieste quelques heures avant le départ mais en vain, je n’ai pas réussi à trouver le sommeil, mon esprit trop occupé à penser au déroulement de cette épreuve. J’en fais les frais maintenant !

38,8 km – Parking Aire Nez de Boeuf (vendredi 22, 04h09)

Chrono : 06:49:48 | Cumul d+ : 2440m | Classement : 939 | Roadbook : 04h18

En arrivant au ravito, saisi par le froid, j’enfile illico presto, ma sous-couche manches longues technique et remets mon tee-shirt par-dessus, puis direction la soupe chaude. Et comme la fois précédente, je suis contraint d’attendre une nouvelle « fournée ». Décidément, je ne suis pas en veine, mais qu’à cela ne tienne, cela me laisse du temps pour faire le plein des flasques et blaguer avec les bénévoles 🙂 Deux tronçons de bananes en guise d’en cas et lorsque la soupe m’est servie, je reprends le chemin direction Mare à Boue.

Cette section que l’on pourrait croire plus roulante car sur un profil descendant demande à nouveau beaucoup de concentration. Le chemin que nous empruntons est rocailleux et la roche dont les arêtes sont acérées telles des lames de rasoir m’incitent à la prudence.

La nuit cède peu à peu sa place au nouveau jour nous permettant d’admirer le paysage qui s’offre à nous.

49,2 km – Mare à Boue (vendredi 22, 5h57)

Chrono : 08:37:14 | Cumul d+ : 2511m | Classement : 895 | Roadbook : 5h48

J’ai perdu mon avance par rapport à mon roadbook, je suis même un peu en retard maintenant. Quoiqu’il en soit, c’est l’heure de se ravitailler et je ne vais pas faire l’impasse car la prochaine section se veut plus longue pour arriver à Cilaos.

Sur ce ravito, hormis la soupe, il y a également un plat chaud typique de la Réunion : un rougail saucisses. En temps normal, je me ferais une joie d’y goûter mais sur une course, je ne prendrais pas le risque car entre le gras de la saucisse et l’acidité de la tomate, je ne suis pas persuadé que mon estomac apprécie…
Mais je suis admiratif de coureurs Créole qui ne se font pas prier 😉 Pour ma part, ce sera donc le menu habituel : Banane et soupe ainsi que le plein des niveaux !

Hop, direction Cilaos, mais entre-temps il y a du pain sur la planche ! Nous empruntons le GR R2 pour rejoindre le Coteau Kervéguen. Une monotrace bien rocailleuse qui serpente à travers la forêt sur un profil montant. Le flot de traileur dans lequel je me trouve se suit à la file indienne car les endroits où il est possible de dépasser sont quasi inexistants. A vrai dire, même si j’en avais eu l’occasion, je serais resté sur mon rythme car j’étais déjà bien fatigué. J’en profite pour prendre quelques bouchées de ma purée de patates douces ainsi qu’un peu de sandwich maison du coach. Cette section est un bon casse-pattes et nécessite de se concentrer sur ses appuis car entre les portions boueuses et la roche humide, il faut être attentif.

Enfin l’ascension terminée, nous sortons de la forêt, la vue se dégage, le paysage se dévoile, le temps est magnifique et il fait déjà bien chaud. Puis, rapidement, la descente Kervéguen s’annonce. Une descente très technique où seule une monotrace étroite équipée par endroits de lignes de vie et d’échelles va nous faire perdre de l’altitude à vitesse grand V. Je vais arriver à dépasser quelques traileurs un peu plus frileux que moi et me faire doubler par des Créoles bien meilleur techniquement. Ça bouchonne pas mal mais j’y prends quand même du plaisir.

Reste 5 km à parcourir pour arriver à Cilaos sur une section de bitume vallonné. J’appelle mes petites femmes pour les prévenir que j’aurais certainement un peu de retard sur l’horaire prévu.
Elles sont sur place et m’attendent à l’entrée du ravito. Je ne traîne pas, pour tout dire, j’ai hâte d’arriver à la base vie car je suis bien entamé… Je déroule les jambes afin de reprendre un rythme correct. A l’approche de Cilaos, des petits groupes de personnes, public Réunionnais ou assistance de traileurs, de part et d’autre de la route, applaudissent et nous encouragent par des “bravos, félicitations !” sur notre passage auquel je réponds toujours par un “Merci” accompagné d’un grand sourire. C’est bien la moindre des choses que de remercier, à mon tour, pour tout cet engouement et pour la force qu’ils nous transmettent 🙂
A la sortie d’un virage, voilà l’entrée du ravito. Je cherche mes petites femmes à droite, à gauche mais je ne les vois pas, je passe donc le pointage et entre dans le stade qui héberge la base de vie.

66,1 km – Cilaos (vendredi 22, 10h10)

Chrono : 12:50:47 | Cumul d+ : 3336m | Classement : 788 | Roadbook : 10h20

Je pensais arriver en retard alors que j’ai 10 minutes d’avance sur mon roadbook. Ce qui explique que mes petites femmes ne sont pas là, elles sont allées boire un café. Je récupère mon sac de change et me trouve un coin avec un peu d’ombre pour remplacer intégralement ma tenue, chaussures y compris. Une opération qui va me faire perdre beaucoup de temps, car je suis vraiment au ralenti. J’ai un coup de mou, et le moral est quelque peu en berne. A ce stade, il ne reste que “100 bornes” pour arriver à La Redoute… Je commence à douter et me demande comment je vais faire pour gérer la suite des réjouissances. Mais je sais aussi, par expérience, que les coups de moins bien sur un ultra sont normaux. Je décide d’aller prendre mon repas chaud. Au menu : coquillettes à la sauce tomate et poulet. Je fais l’impasse sur la sauce tomate, uniquement des pâtes et un peu de poulet. Mais tout est sec, j’ai du mal à avaler, je n’ai pas d’appétit pour ce plat. Du coup, changement de stratégie, direction la salle de repos. Je trouve un lit de camp qui vient tout juste de se libérer et je programme une alarme 10 minutes plus tard. Malgré la chaleur et le bruit j’arrive à m’endormir et lorsque le réveil sonne, je m’autorise à nouveau un répit de 10 minutes. Quelques secondes avant que le réveil sonne à nouveau, c’est ma moitié qui appelle, pour savoir où j’en suis. Ça tombe bien, j’ai terminé ma nuit, j’arrive 🙂

Je quitte la base de vie de Cilaos et trouve mes petites femmes, la cousine Marine et tatie Cathy venues en renfort. Une assistance de choc rien que pour moi, quelle chance ! On se pose sur un rond-point, ma moitié m’a préparé ma crème sport que je vais pouvoir avaler sans problème. Pendant ce temps je me fais masser les quadris et mollets, une jambe par Marine, l’autre part ma moitié. Que demander de plus ? Merci, les filles c’était Top ! J’avale une banane figue, une petite merveille, le temps de blaguer encore un peu avec mon assistance. Me voilà requinqué et prêt pour affronter la montée du Taïbit, dont on comprend aisément, de l’endroit où je me trouve, sur ce rond-point, que ça va piquer… J’embrasse toute mon assistance et reprends la route en trottinant. J’avais prévu un temps d’arrêt d’une heure à Cilaos dans mon roadbook, je pense y être resté au moins 1h45. Tant pis, c’était nécessaire afin de se recharger en énergie.

Mais avant d’affronter la montée du Taïbit, il faut commencer par descendre, et perdre plus de 400m de dénivelé afin de traverser la rivière. Le chemin plus large, me permet de courir et de doubler quelques concurrents. A cet endroit, je rencontre Sébastien, fort sympathique, qui connaît bien le coin pour y être passé plusieurs fois. Il me suit dans la descente mais préfère lever le pied. Pas de souci, on va avoir du temps pour se croiser à nouveau vu le nombre de kilomètres qu’il nous reste à parcourir 😂. Au franchissement de la rivière, j’applique les conseils du coach, un trempage de la casquette saharienne, mouillage des bras et des jambes, j’y plonge également l’éponge que je viens placer, pleine d’eau, entre le sommet de ma tête et la casquette. Au fur et à mesure de la montée, lorsque j’ai trop chaud, un léger appui sur le haut de la casquette libérera l’eau qui viendra s’écouler sur ma tête. Merci coach pour ce conseil très efficace et salvateur 🙂 Et ça tombe plutôt bien, car dans la montée en partie ombragée, il fait sacrément chaud !

72,7 km – Sentier Taïbit (début) (vendredi 22, 13h55)

Chrono : 16:35:19 | Cumul d+ : 3833m | Classement : 1055

J’avais omis d’indiquer ce ravito sur mon roadbook. C’est donc une bonne nouvelle car avec la température qui augmente, la consommation en eau aussi. Avant de faire le plein des niveaux, je me fais servir une soupe bien chaude qui se trouve être particulièrement salée 😂. Je ne vais pas m’en plaindre compte tenu de tous les sels minéraux perdus depuis le début de ce périple.
Je retrouve Sébastien, qui me parle de l’ascension du Col du Taïbit qui débute ici et d’une fameuse tisane offerte aux coureurs, plus loin dans la montée…
Avant de repartir je rempli les flasques et fais l’appoint de ma poche à eau sans la sortir du sac car c’est également une opération chronophage.
Puis, j’attaque sereinement l’ascension du Taïbit, un pied devant l’autre en essayant d’être le plus régulier possible. Ce rythme tranquille me permet de doubler quelques concurrents qui se trouvent être dans le “dur”. Certains sont assis sur les marches, je réconforte un traileur qui vient de tout renvoyer par dessus bord.

Même s’il fait très chaud, je trouve étrange que le dos de mon tee-shirt et mon short de trail dégoulinent… Je comprends alors, mais un peu tard, qu’il y a un souci avec ma poche à eau. En retirant mon sac d’hydratation, je ne peux que constater, que la poche à eau s’est pratiquement vidée, le tuyau de la pipette s’étant délogée de l’embout, certainement dû à mon remplissage précédent en mode “économie”. Conséquence : Non seulement j’ai perdu presque la totalité de ma poche mais en plus je suis trempé d’un mélange sucré. C’est ballot surtout que je m’étais complètement changé à Cilaos. Il faudra composer avec ! 😂

Plus loin et plus haut, se trouve la fameuse étape “tisane”, un endroit bien agréable aménagé de tables et de bancs pour accueillir le randonneur à bout de force ou le traileur “fou” qui se voit offrir une tisane “maison” constituée d’un mélange de plantes en guise de remontant. Tout ce que j’ai réussi à retenir de ce breuvage, c’est qu’il contenait en partie du géranium et que c’était plutôt agréable. Merci aux hôtesses présentes pour cet accueil 🙂

Et puis, je repars à l’ascension du Taïbit, toujours lentement mais sûrement. Au fur et à mesure de mon avancement, des nuages s’accrochent à sa cime. Le passage du col du Taïbit, à mon grand regret, se fait avec une vue bouchée ne permettant pas de voir le paysage environnant, sur le Cirque de Mafate.

Cirque de Mafate

En descendant du Col du Taïbit, vue sur le Cirque de Mafate

Aussitôt le col passé, j’enchaine la descente en courant. Les jambes répondent bien, j’ai la patate ! Entre temps, le ciel s’est dégagé, je m’arrête sur un petit promontoire pour admirer la vue sur Mafate et son relief acéré. J’en profite pour prendre quelques clichés avant de reprendre ma folle cavalcade afin de rejoindre le ravito de Marla.

78,7 km – Marla (vendredi 22, 16h19)

Chrono : 18:59:03 | Cumul d+ : 4665m | Classement : 1000

Marla, ce petit coin de paradis ! Ma cousine Marine, m’avait prévenu : « à Marla, tu verras, c’est très festif ! »
En effet, je ne suis pas déçu. Le site est de toute beauté et les bénévoles sont tous très sympathiques, aux petits soins pour les traileurs.
J’attaque par une soupe chaude, puis j’enchaine avec du coca, de l’eau gazeuse, quelques “Tuc”, de la banane. Pour le chaud, il est proposé des pâtes aux sardines… euh non merci ! Par chance, on me propose une assiette de riz que j’accepte volontiers dans laquelle on me verse une louche de soupe pour que ce soit plus onctueux. Quelle bonne idée, c’est un pur délice 🙂
Enfin je fais le plein des flasques et cette fois je prends le temps de sortir complètement ma poche à eau pour la remplir et d’y mélanger ma poudre de malto. Le temps de tout remettre en place, il est largement l’heure de reprendre la route. En quittant le ravito, je traverse une aire de camping ombragée, puis le gite de Marla, où chaque personne que je croise m’encourage. Merci à eux !

Une première partie descendante assez roulante avant de reprendre de l’altitude à un rythme de randonneur. Un coup d’œil à ma montre : 80K ! Vous connaissez la bascule ? Ce moment où vous êtes à la moitié du parcours et que désormais à chaque pas de posé, il vous reste moins de kilomètres à parcourir que ce que vous avez fait jusqu’à présent 🙂

Chemin faisant j’accroche la foulée d’Antoine (36 ans), qui me propose de me laisser passer, mais son rythme me convient parfaitement et de toute façon je n’irai pas plus vite, je reste donc derrière lui. Et c’est parfait car nous allons partager dans la joie et la bonne humeur quelques kilomètres. Antoine n’est pas sur la même course ! Il est engagé sur le Zembrocal Trail, une des courses du Grand Raid, qui se fait par équipe de 4 coureurs, chacun son relais. Il fait le tronçon Cilaos – Dos d’Âne (3ème relais de son équipe nommée “la team’iette”), soit 60K pour 4961D+ (Dans sa totalité, le Zembrocal représente 173K pour 11048D+). Il est arrivé quelques mois plus tôt à la Réunion, tombé sous le charme, a décidé d’y poser ses valises quelque temps. Et c’est son premier trail ! Je suis toujours épaté, de rencontrer des traileurs, jeunes ou moins jeunes, qui se lancent pour un coup d’essai sur ce qui est déjà un sacré morceau. C’est costaud ! Je n’aurais pas eu le cran de m’aventurer de la sorte. Pour autant, moi qui suis derrière, je constate qu’il a une bonne technique de pose de pieds en montée et qu’il maîtrise plutôt bien les descentes. Nous papotons sur nos vies respectives… C’est aussi ça le partage en trail 🙂
Et puis, je laisse filer Antoine, il faut que j’en garde un peu sous le pied, mon périple est loin d’être terminé.

Au franchissement du Col des Bœufs, en attaquant la descente, entre chien et loup, je m’arrête pour passer en mode nuit : enlever la casquette, mettre mon bonnet, positionner la frontale et j’en profite également pour mettre ma sous-couche technique fort de l’expérience de la nuit précédente. Me voilà paré pour attaquer cette seconde nuit dans de bonnes conditions. Et repartir en courant dans la descente.

86,3 km – Plaine des Merles (vendredi 22, 18h38)

Chrono : 21:18:34 | Cumul d+ : 5162m |Classement : 935 | Roadbook : 16h22

Ce ravito est plus sommaire que le précédent mais ce qui n’empêche pas les bénévoles de faire un super travail en étant toujours à l’écoute du traileur.
Ravito express pour moi, le temps d’avaler ma soupe, de butiner par ci, par là et go ! Un tronçon de 10K pour 921m de dénivelé négatif à cavaler jusqu’au prochain ravito.
Après 2 kilomètres, j’emprunte le sentier scout, bien sympathique malgré l’obscurité qui m’enveloppe et dont il faut déjouer les pièges tout juste visibles dans le faisceau de ma frontale. Un doux mélange de feuilles, boue, racines et pierres qui rendent ce début du sentier bien glissant et qu’il me faut attaquer prudemment ! Par la suite, le parcours devenant plus sec, me permet de m’enhardir en courant de manière plus souple et plus rapide jusqu’à rattraper et doubler, au fil des kilomètres, de nombreux participants.

Un coureur, dernier d’un petit groupe que je rattrape et dépasse en profite pour m’emboiter le pas. Nous dévalons ensemble ce sentier et continuons à doubler bon nombre de traileurs avec toute la prudence que cela implique, la pente dépassant parfois les 30% ! Je me sentirais presque pousser des ailes, pour une fois que c’est moi qui mène la barque, j’en profite 😂. Très discrets au départ et tous deux concentrés sur le terrain accidenté qui défile sous nos pieds, nous entamons finalement une discussion des plus sympathiques. Ce coureur que je ne vois pas et dont malheureusement, ma mémoire défaillante après ces 23h passées de course, ne m’a pas permis de me rappeler ni le prénom ni le numéro de dossard, m’apprend qu’il est lui aussi engagé sur le Zembrocal Trail et donc sur le même relais qu’Antoine. Il a à son actif plusieurs Diagonale des Fous dont une avec sa femme. Chapeau ! Désormais jeune parent, il s’engage sur des trails plus courts. Le sentier s’est élargi, il ouvre la voie, je me rends compte qu’il a également une bien meilleure technique que moi en descente et qu’à dire vrai, j’ai même du mal à lui coller au train… 😂 Et puis, comme pour Antoine, je vais le laisser s’envoler !

96,4 km – Ilet à Bourse (vendredi 22, 21h05)

Chrono : 23:45:57 | Cumul d+ : 5389m | Classement : 835 | Roadbook : 19h19

Un arrêt rapide lors de ce pointage électronique pour retirer ma sous-couche technique. Cette nuit étant particulièrement douce, j’ai constaté que dans le peu de montée du tronçon précédent, j’avais tendance à suffoquer. J’en ai profité pour sortir mes écouteurs en prévision de la suite et repris le chemin sans tarder.

S’ensuit une nouvelle descente, le franchissement d’une rivière via une passerelle avant d’attaquer un raidillon bien escarpé. En plein jour, tout ceci doit être grandiose mais cette nuit, là, avec ce clair de lune et la voûte céleste au-dessus de nos têtes ainsi que le serpentin de frontales qui illumine les sentiers de Mafate, c’est tout simplement magique !

99,7 km – Grand Place les Bas / École (vendredi 22, 22h04)

Chrono : 24:44:03 | Cumul d+ : 5534m |Classement : 807 | Roadbook : 20h13

Un ravitaillement en pleine nuit, c’est un peu comme une oasis en plein désert, un havre de paix pour le voyageur. Celui-ci est également très agréable. Suivant mon rituel habituel, je commence par boire de la soupe, du coca, de l’eau gazeuse, de l’eau puis manger quelques morceaux de bananes, tuc, chocolats, patates douces, enfin tout ce qui me fait plaisir sur le moment 🙂

Étant donné qu’il y a également un service médical, j’en profite pour demander s’il est possible de se faire masser les quadris et les mollets. Ce qui m’est accordé généreusement par une sympathique infirmière.

J’ai également remarqué lors de mon arrivée, qu’il y a avait un endroit avec des lits de camp pour se reposer. Alors je gamberge, je ne suis pas vraiment fatigué mais il me reste encore 60k et un peu moins de 4000d+ à parcourir. J’ai pratiquement 2 heures de retard sur mon roadbook, d’un autre côté j’ai prévu 1 heure d’arrêt à Deux-Bras dans une vingtaine de kilomètres… L’idée fait son chemin. J’attends 5 minutes avant qu’un lit de camp se libère, un bénévole prend mon prénom et me demande combien de temps je souhaite dormir sachant que la limite est de 45 minutes. Il est tout à fait possible de dormir plus longtemps mais alors il faut se passer du lit de camp et se poser sur l’herbe plus loin. J’opte pour 30 minutes ! Sans perdre de temps, j’enlève mon sac d’hydratation, mes chaussures et m’allonge sur le lit et je me recouvre d’une épaisse couverture.

Quelqu’un me parle, mais qui ? Une bénévole m’indique que les 30 minutes se sont écoulées. Ah bon ? Déjà ? Le réveil est un peu plus compliqué, le corps s’est refroidi, et le simple fait de remettre les chaussures est déjà une épreuve… 😂

Je retourne picorer quelques aliments et j’en profite pour remercier les bénévoles avant de quitter le ravitaillement. Direction Roche Plate avec au programme des réjouissances : 8,3 km, 1119 d+, et 666 d-, de quoi vite se remettre dans le bain.

Très rapidement se présente un beau raidillon pour nous mener au sommet de Grand Place les hauts. J’enclenche alors ma playlist spéciale “Trail” que je me suis concoctée au fil du temps depuis que je me suis mis au trail running et que je réserve uniquement pour des longues distances. Sur des trails plus courts ou lors de mes entraînements, je cours toujours sans musique. Au programme donc, quelques heures de musique, dans des genres divers et variés : Sardou, Calogéro, ACDC, DAHO, Niagara, Queen, Einaudi, j’en passe et des meilleures. J’ai pu constater avec le temps, que le fait d’écouter de la musique notamment lors de grosses ascensions, me permet de moins me focaliser sur l’effort à fournir, que ma démarche est moins saccadée, plus souple et qu’au final cela me permet d’avancer plus vite ! Et puis la musique adoucit les mœurs, non ? 🙂

Peut-être, doutez-vous, à raison, que ma démarche soit moins saccadée en écoutant un bon Thunderstruck ??? Il faudra que je pense à me filmer la prochaine fois… 😂

En tous cas, les sensations sont bonnes, mon rythme soutenu de randonnée en montée me permet de continuer à doubler et lorsque l’ascension laisse place, sans répit, à la descente bien technique, j’ai les jambes pour courir. Tout va bien 🙂

Plus le temps passe, plus je pense avoir pris la bonne décision. Ces 30 minutes de sommeil m’ont donné un regain de force non négligeable pour cette seconde nuit à trottiner dans Mafate.

Passé le franchissement à gué de la Rivière des Galets, et bien, ça repart de plus belle avec la montée de la Roche Ancrée jusqu’au col. Sur mon chemin, je trouve à plusieurs reprises des traileurs endormis un peu partout, certains assis adossés à un rocher, d’autres courbés, la tête sur les genoux. Parfois, quelque chose brille dans le faisceau de ma frontale, en arrivant à proximité, c’est un coureur, allongé à même le sol, complètement enveloppé dans sa couverture de survie dont rien ne dépasse, ni visage, ni chaussure. Un parfait cocon douillet pour garder un maximum de chaleur corporel.

J’ai rattrapé un flot de traileurs. Nous rencontrons des bénévoles placés à des endroits stratégiques pour nous donner la voie à suivre. La fatigue aidant, avec la nuit et notre regard porté sur l’endroit où et comment poser ses pieds, l’on pourrait aisément se tromper d’itinéraire malgré la rubalise en ratant une intersection. Lorsque je vous dit qu’ils sont aux petits soins pour nous, c’est une réalité 😉 À maintes reprises, des coureurs demandent si le ravito est encore loin, la réponse est toujours plus optimiste que la réalité… 😂

Mais voilà que le ravito de Roche Plate pointe le bout de son nez…

108 km – Plateau de Cerf – Roche Plate (samedi 23, 02h33)

Chrono : 29:13:30 | Cumul d+ : 6653m | Classement : 822 | Roadbook : Vendredi à 23h38

Mon retard s’est encore accentué, il est pratiquement de 3h maintenant. Mais rien d’anormal au vu de la pause que je me suis octroyée au précédent ravito !

Ce sera donc un arrêt au stand très rapide. Et comme à l’accoutumée : soupe, diverses boissons, quelques grignotages pour se sustenter, le plein des flasques et en avant marche !

Le prochain ravitaillement, à Deux-Bras, 2ème base de vie, se trouve 13,8 kilomètres plus loin et pour s’y rendre il faudra à nouveau prendre son ticket… pour les Montagnes Russes 😂 avec au programme 605m en positif et 1584m en négatif ! Et il vaudra mieux avoir les jambes…

Je me surprends à sourire et à rire, en pleine nuit, car je réalise, qu’avec mes compagnons de trails, nous passons notre nuit à faire le yo-yo dans Mafate. Monter, descendre, encore et encore, sans cesse. Par chance, nous bénéficions de conditions climatiques idéales en cette nuit qui se veut douce, mon simple tee-shirt manches courtes se suffit à lui-même et les étoiles brillent toujours au-dessus de nos têtes. Le déroulement de cette nuit en serait tout autre sous la pluie compte tenu de la technicité des chemins et sentiers empruntés.

Alors que la descente vers Deux-Bras est amorcée depuis plusieurs kilomètres sur un parcours toujours aussi exigeant, composé de marches en roches ou de planches retenues par des piquets métalliques dont la particularité est qu’elles n’ont jamais deux fois la même hauteur, pouvant aller de 20 à 50 cm, me vient cette drôle de question : Combien de milliers de marches avons nous pu monter ou descendre tout au long de ce parcours dans le Cirque de Mafate ? C’est peu dire que les habitants de ces “Ilets” doivent, pour le moins, avoir une bonne condition physique pour se déplacer en empruntant ces chemins ! Quant à moi, je me réjouis de pouvoir continuer à les parcourir en courant !

Lentement mais sûrement, le nombre de kilomètres augmente. A plusieurs reprises, il nous faut franchir à nouveau la Rivière des Galets. Et justement, lors d’un franchissement point de rochers, sur lesquels poser ses pieds, ou de passerelle en vue. Un traileur arrivé avant moi, enlève chaussures et chaussettes. Un moment d’hésitation, et ni une ni deux, je prends la décision de traverser le gué chaussures au pieds par feignantise… 😂 Ce que je n’avais pas prévu, c’est le sable très fin dans le lit de la rivière qui allait désormais m’accompagner. Même si je m’en rends compte immédiatement, l’effet second sera pour plus tard…

Un nouveau jour se lève laissant partir cette nuit presque féérique et où les sensations étaient bien meilleures que la nuit précédente pour mon plus grand plaisir. Sur une section montante, je rattrape et double une traileuse accompagnée de son compagnon qui assure son assistance. Je les remercie de s’être un peu écartés afin de faciliter le dépassement. Quelques mètres plus loin, je l’entends dire en riant : “Mais comment fait-il pour avoir encore des jambes pareilles à ce niveau de la course ?” Je souris, ce compliment me touche ! Et je ne peux que repenser à ce dernier mois d’entraînement, avant course, sur les conseils et l’insistance du coach pour les séances quotidiennes de renforcement musculaire des quadriceps, ischios et fessiers ainsi que les séances de casses de fibres. Ce travail a été salutaire et y est certainement pour beaucoup dans l’état de forme de mes jambes, jusqu’à présent jamais rencontré sur une autre course 🙂 Merci beaucoup coach !

121,9 km – Deux-Bras (samedi 23, 06h20)

Chrono : 33:00:05 | Cumul d+ : 7258m | Classement : 665 | Roadbook : Samedi à 05h35

Ravitaillement de Deux-Bras, 2ème base de vie, nous voici ! Je n’ai plus que 45 minutes de retard sur mon roadbook, c’est pas si pire !

En arrivant, sur la gauche se trouve le service médical, avec une équipe de médecins, kinés, ostéos et entre leurs mains de nombreux traileurs qui se font soigner.
J’ai pris goût aux massages des quadris et des mollets, serait-ce possible d’en bénéficier à nouveau ?
Sans problème ! On me demande de m’asseoir, de retirer mes chaussures et de tremper mes pieds dans une bassine dont l’eau est déjà bien marron, dû aux rinçages précédents de quelques pieds. A la guerre comme à la guerre…
Je suis saisi par la température de l’eau. J’en profite pour examiner les pieds qui dans l’ensemble ont plutôt bien résisté à ces 33h, 122 bornes et 7250d+ mais mon passage dans la rivière a laissé des traces, la peau sous le 1er tiers de chaque pied est bien ramollie, et des grains de sable ont réussi à passer cette barrière. Je tente de les retirer comme je peux…
10 bonnes minutes se sont écoulées avant que je comprenne qu’on m’a oublié sur ma chaise 😂 Je me manifeste par quelques signes et suis pris en charge par un kiné qui va me prodiguer un massage bien tonique ! Merci à lui 🙂

Le temps de remettre provisoirement les chaussures, je prends la direction du ravitaillement pour m’alimenter, mais vous connaissez déjà le menu 😉 et surtout faire le plein en eau pour affronter la prochaine ascension.

Enfin, qui dit base de vie, dit sac de change : Je le récupère et trouve un morceau de banc pour me poser et remplacer intégralement ma tenue. Même si je n’ai pas d’autres chaussures à disposition, des chaussettes propres et sèches c’est agréable ! Je recharge aussi mon sac de trail en barre énergétique, purée de patate douce et petit sandwich maison. Toute cette manœuvre est bien coûteuse en temps…

Encore un petit détour par le stand alimentaire avant de saluer les bénévoles et prendre la direction de Dos d’Âne, porte de sortie du Cirque de Mafate, 4,8 km plus loin et 705m plus haut.

Quelques centaines de mètres après le ravito, une première difficulté avec le passage à gué du Bras de Sainte Suzanne où un bénévole tente de nous guider en nous indiquant les rochers sur lesquels passer. Un traileur qui avait pratiquement déjoué tous les pièges lors de ce franchissement, atterrit les deux pieds dans l’eau, suite à une erreur d’appréciation. Avec mes chaussettes toutes sèches, je me dit que ce serait ballot de reproduire ce gag et cette fois je vais m’appliquer pour garder mes pieds au sec 😉

S’ensuit l’ascension vers Dos d’Âne, que j’attaque avec humilité, un pas après l’autre. Par endroit, le sentier si raide nécessite d’y mettre les mains pour franchir les blocs rocheux. Plus loin ce sont des lignes de vie, aide précieuse, auxquelles il vaut mieux s’agripper et se concentrer pour éviter de se retrouver bien plus bas…

Je me sens bien, tous les signaux sont au vert ! Je récupère encore quelques places dans cette “grimpette” qui est finalement avalée sans trop de difficultés alors qu’au détour du sentier, nous rejoignons le pointage électronique de Dos d’Âne !

126,6 km – Dos d’Âne (samedi 23, 09h09)

Chrono : 35:49:33 | Cumul d+ : 7258m | Classement : 651

Et toujours cette ferveur du public pour leurs “fous” ! C’est incroyable comme cela nous porte…
Le soleil n’est pas en reste, je profite d’un jet d’eau pour bien m’asperger et m’équiper de mon dispositif salvateur, casquette saharienne et éponge bien en place et trempées sur la tête.

Deux jeunes gens m’interpellent pour me dire que le plus dur est fait. Du coup, je les questionne sur le temps qu’il faut pour arriver à La Possession. Deux bonnes heures avec quelques sections compliquées me répondent-ils… J’ai la pêche, je compte bien raccourcir ce délai et comme je dois retrouver mes petites femmes là-bas, je les appelle sans tarder pour les prévenir.
Me voilà reparti de plus belle, le moral au beau fixe, et me laisse allègrement emporter par cette portion descendante.

130 km – Chemin Ratineau (samedi 23, 09h33)

Chrono : 36:13:57 | Cumul d+ : 7968m | Classement : 628 | Roadbook : Samedi à à 8h45

A ce rythme, je rejoins rapidement le pointage électronique, puis le départ du chemin Ratineau, qui ludique au départ, se révèle être bien plus ardu m’obligeant à m’accrocher aux branches afin de ralentir ma course folle dans la descente pentue et glissante.

Cette épreuve passée, en arrive une autre : le sentier de la kalla, une jungle, belle, mais abominablement technique où il faut slalomer entre des blocs de roches énormes, parfois tout simplement passer par-dessus, le tout en descente également très raide et glissante. Manque que les lianes pour se prendre pour “Tarzan”. Et comme les choses ne sont jamais simples, entre chaque descente, il y a une montée que les jambes rechignent désormais à parcourir ne serait-ce qu’en trottinant. Qu’à cela ne tienne, je poursuis en marchant et passe devant la grotte “Kalla”. Le sentier s’élargit en sous-bois, je me fais doubler par deux traileurs qui filent bon train, je tente alors de relancer mais je me résigne, je commence à accuser le coup. Plus loin, je réussi à rattraper deux concurrents et m’accroche à leurs pas. Ensemble, nous évoluons à découvert, et sur cette piste au profil descendant qui nous mène lentement mais sûrement vers l’océan et où le soleil s’en donne à cœur joie, je commence à cuire à feu doux.

Nous quittons enfin cette piste technique remplacée par le macadam et où, une fois de plus, je vais aller puiser dans mes réserves pour relancer la machine, courir à bon rythme en direction du ravito de La Possession qu’il me tarde de voir arriver.

Après une succession de portions droites et de virages, j’emprunte une allée bordée d’un public nombreux où petits et grands vous acclament sur votre passage. Il faut le vivre pour le croire ! Merci à tous ces anonymes d’être présents pour nous 🙂 puis quelques marches et me voilà entré dans la zone de ravitaillement de La Possession.

138,8 km – La Possession (samedi 23, 11h23)

Chrono : 38:03:20 | Cumul d+ : 8151m | Classement : 599 | Roadbook : Samedi à 10:54

Les jeunes gens rencontrés à Dos d’Âne avaient raison, il m’aura fallu 2h14 pour arriver jusqu’ici !

Pour l’heure, la priorité, c’est de reprendre des forces. Je bois, mange un peu de banane, pour le reste, rien ne me fait envie. Je refais le plein des niveaux. J’ai la sensation d’être en surchauffe, je passe par les sanitaires pour m’asperger copieusement, me passer la tête sous l’eau, tremper la casquette et l’éponge, tenter de refroidir la machine…
Puis je quitte la zone de ravitaillement, à nouveau les quelques marches, pour reprendre l’allée en direction de la mer, où une centaine de mètres plus loin, m’attendent ma moitié et ma fille, mon assistance de choc, mon réconfort 🙂

Comme à Cilaos, ma moitié m’a préparé ma crème sport que je vais manger lentement, pendant qu’à nouveau, mes quadriceps et mollets se font dorloter à l’aide d’un massage à l’huile d’Arnica et de quelques gouttes d’huile essentiel de gaulthérie. Après ce moment de détente musculaire, je décide de m’octroyer une micro-sieste de 10 minutes où hélas Morphée ne viendra pas me rendre visite. Puisqu’il en est ainsi, mieux vaut se remettre en route sans tarder. Pendant que Jadou se charge de l’appoint de ma poche à eau, mission ô combien délicate, ma moitié me lit les messages de soutien et d’encouragement. Merci à vous, les amis, vous ne pouvez pas savoir le bien fou que cela procure 🙂 Accompagné de mes petites femmes, nous reprenons l’allée en courant jusqu’à rattraper le bord de mer. C’est ici, que nos routes se séparent, je les embrasse. Rendez-vous à La Redoute, dans quelques heures, si tout va bien !

En trottinant tranquillement le long de la D41, je rejoins Thierry, un Créole tout sourire, avec qui j’engage la conversation. Comme pour l’heure ma préoccupation principale, au vu du soleil qui cogne, est de savoir combien de temps je vais passer sur le redouté chemin des Anglais, j’en profite pour lui poser la question. Thierry se veut rassurant en me précisant que “ça passe très bien… On va y aller ensemble !”. En voilà une idée qu’elle est bonne 🙂

Quelques portions de bitumes plus tard, nous attaquons ce fameux chemin des Anglais, achevé en 1775, pavé de pierres de basalte, dont l’idée première était d’ouvrir une voie de la partie Ouest, en l’occurrence depuis La Possession, jusqu’au nord de l’île sur les hauteurs de Saint Denis à Saint Bernard. Assez propre au départ, le chemin nous fait prendre rapidement de la hauteur par une montée bien raide. Nous sommes à mi-journée, pas un seul nuage dans ce ciel Réunionnais en ce début d’été. Le soleil nous tape copieusement sur la tête et le basalte nous restitue généreusement la chaleur emmagasinée jusqu’à présent. Que fais-je dans ce four à chaleur tournante ? Ensemble avec Thierry, nous faisons contre mauvaise fortune, bon cœur et nous nous encourageons mutuellement dans cette nouvelle épreuve. Comme il ne saurait être question de courir sur cette portion, non pas que l’idée nous déplaise mais plutôt parce que les ressources nous manquent désormais, et bien, nous discutons. Thierry, un peu plus jeune que moi, totalise 7 “Diagonale des Fous” dont un seul abandon. Respect ! Il me parle de la suite des réjouissances mais voilà que je le fais répéter à maintes reprises et pour cause, Thierry en pur Créole parle le Créole Réunionnais, et même si la langue Française y est dominante, il emploie des mots et des expressions dont je ne comprends absolument rien et que mon état de fatigue actuel n’arrange en rien la compréhension. Thierry à beau essayer d’utiliser d’autres mots, rien n’y fait… Je vous laisse imaginer le comique de la situation 😂. Pour autant, compagnons galériens, nous poursuivons notre périple, en nous serrant les coudes et en papotant tant bien que mal.

Une fois rattrapé le haut de la falaise et après quelques faux-plats, nous attaquons la descente vers Grande Chaloupe. J’aurais aimé remonter le temps juste pour voir quel était l’état de ce chemin en 1775, car pour l’heure, cela ressemble plus à un parcours du combattant aux vues des pavés qui partent dans tous les sens. Il parait que sous la pluie c’est un véritable enfer, car extrêmement glissant ! Thierry ouvre la voie, et je ne peux être qu’admiratif de le voir trottiner de façon aussi légère sur cet enchevêtrement de pavés. Il semble que cela ne lui demande aucun effort, alors que pour moi, il en est tout autre. J’ai beau essayer de le suivre en me calquant sur sa trajectoire, ses appuis, ça m’est pénible. Force est de constater que sa technique de pose de pieds est très efficace !

Allez, bientôt se propage à l’horizon le ravito de Grande Chaloupe !

146,1 km – Grande Chaloupe (samedi 23, 13h58)

Chrono : 40:38:44 | Cumul d+ : 8518m | Classement : 610 | Roadbook : Samedi à 13h05

2h38 pour parcourir ces 7,3 km et 307d+, on ne peut plus dire que c’est la grande forme !
La priorité, c’est de faire le plein en eau et d’essayer de s’alimenter…
Je n’ai le goût pour rien, et pourtant, il faut remettre un peu de carburant, sans quoi je risque bien de le regretter dans les derniers kilomètres à venir.
Deux morceaux de bananes, deux ou trois biscuits “Petit Lu”, que déjà Thierry m’indique qu’il faut y aller !
Il a raison, il nous reste encore du chemin à parcourir avant d’arriver à Colorado, prochaine étape de notre périple, quelques 9,5 km plus loin avec ces 838m de dénivelé positif à digérer…
Nous attaquons de suite par cette deuxième partie du Chemin des Anglais, plus raide que la précédente. La chaleur est accablante, je prends sur moi, de toute façon, il faut rester positif car chaque pas de fait nous rapproche inexorablement du but ultime !
Thierry également bien éprouvé m’indique qu’il a besoin de se poser un moment. Trop chaud et trop fatigué pour continuer ainsi, j’acquiesce et nous nous octroyons quelques minutes de répit sur un muret bordant le chemin à l’ombre d’un arbre.
Alors que nous reprenons la montée, l’un derrière l’autre, nous croisons un concurrent qui redescend ! Il nous explique qu’il vient de faire une insolation, sa bouteille d’eau à la main dont il s’asperge la tête et qu’il n’a plus la force de continuer à grimper sous ce cagnard. Il compte dormir et revenir demain pour terminer son périple. Sa stratégie tient la route, nous sommes encore très large au niveau de la barrière horaire des 66h à La Redoute où il devra arriver demain dimanche avant 15h pour être Finisher.

Petit à petit, nous prenons de la hauteur, quelques nuages font leur apparition et Thierry me redonne espoir en m’annonçant que le soleil va se voiler et que bientôt nous aurons moins chaud ! Quelle aubaine 🙂 En attendant, je me force à manger quelques bouchées de ma purée de patate douce, histoire de reprendre un peu d’énergie.

Enfin, nous en finissons avec le Chemin des Anglais, parcourons le lieu-dit de Saint Bernard/La montagne et reprenons notre ascension vers Le Colorado. Pour autant, nous ne sommes pas au bout de nos peines, à plusieurs reprises nous enchaînons des sections sur le macadam, puis sur piste, jalonné de plusieurs points de contrôle électronique où lors de chaque pointage, nous posons l’éternel question aux bénévoles présents : Combien de km et de temps pour arriver à Colorado ? 😂

Thierry à vu juste, le ciel est maintenant nuageux et par bonheur le soleil ne nous irradie plus ! Et ça c’est déjà un gros soulagement 🙂

Toujours la tête dans le guidon, focalisés sur l’effort à fournir pour avancer à un rythme plus que modeste, Thierry me précise qu’une fois à Colorado, la descente pour arriver à La Redoute sera pliée en 20 minutes ! J’en ris car de ce que j’ai pu lire sur le sujet, elle est technique, avec des parties bien piégeuses. Je n’ai pas du tout la même technicité que Thierry en descente et la fatigue aidant, je suis moins précis… J’en profite pour lui dire de ne pas m’attendre après Colorado, il doit faire sa course et je ne veux pas le retarder dans la descente sachant pertinemment que je ne pourrais suivre son rythme.

Toujours lentement mais sûrement, à force de persévérance, nous quittons l’agglomération pour attaquer une section plus sauvage par un sentier toujours bien pentu, sorte de petite ravine, dans laquelle nous évoluons soit au fond de l’ornière soit sur les bords très étroits que la végétation avoisinante tente de combler. Il nous faut redoubler d’énergie pour ne pas glisser sur ce sol terreux. Par moments, nous rattrapons quelques concurrents et nous nous faisons rattraper et doubler par d’autres, c’est le jeu 😉 Et finalement, le sentier s’élargit, s’aplanit pour devenir plus roulant, ce qui nous permet de nous relancer tranquillement.

Thierry a repris de la vitesse, je le laisse me distancer alors que le ravitaillement de Colorado est maintenant à quelques encablures au son de la musique que l’on perçoit pour notre plus grand bonheur.

155,5 km – Le Colorado (samedi 23, 16h28)

Chrono : 43:08:58 | Cumul d+ : 9356m | Classement : 601 | Roadbook : Samedi à 16h08

Nous y voici enfin à ce dernier ravitaillement ! J’ai presque du mal à y croire tant ces derniers kilomètres depuis La Possession ont été quelque peu éprouvants. Accueilli par un groupe de musique, je passe le pointage où l’on me félicite en m’indiquant que je suis dans le 1er tiers des concurrents. Un peu “sonné”, j’ai du mal à réaliser mais ce que je sais par contre, c’est que je ne suis pas encore à La Redoute et qu’il peut se passer bien des choses sur cette ultime étape de 5,7 km pour 691m de dénivelé négatif.
Je me dirige alors vers le ravitaillement, je fais pour la dernière fois le plein des flasques, picore deux, trois morceaux de-ci de-là, remercie et salue les bénévoles présents, puis je quitte le ravito en courant.

La piste large où stationne patiemment le public toujours aussi fervent, lequel vous accueille par des encouragements, se rétrécit peu à peu, laissant place, au fur et à mesure, à un terrain plus technique. D’abord prudent, j’accélère en tentant de garder une foulée relâchée et souple afin de minimiser les impacts. A ce jeu je rattrape quelques concurrents, mais rapidement, je constate que mes trajectoires sont beaucoup moins précises, plus aléatoires m’obligeant à ralentir, puis à marcher pour récupérer. Le pourcentage de pente s’est nettement accentué, de nombreux obstacles nécessitent concentration et vigilance de tous les instants.

C’est fou de constater que je suis à quelques petits kilomètres de la fin de ce périple. Que j’ai avalé plus de 155 bornes et 9400d+ de cette fameuse Diagonale des Fous. Challenge que j’avais accepté de relevé sur la proposition de ma moitié, pour mon plus grand plaisir, en fin d’année 2018 alors que quelques mois plus tôt je venais de terminer mon premier 80k, dans la difficulté mais terriblement heureux…

La Redoute, cette cible dans notre viseur depuis Saint-Pierre, représente le Graal pour chaque ultra-traileur engagé sur cette course. Bien fort celui qui sur la ligne de départ peut dire avec certitude qu’il sera à l’arrivée. Tant d’éléments perturbateurs, de “grain de sable” peuvent anéantir votre espoir de franchir la ligne d’arrivée ! L’ultra-Trail nécessite de s’adapter en permanence aux différents aléas rencontrés tout au long du chemin, c’est ce qui en fait son charme. Mais avant tout, c’est aussi un combat contre soi-même…

Je sors de ma bulle, de mes pensées, en me disant qu’il serait temps de relancer tout de même. Et je me remets à courir, en évitant les obstacles qui se présentent, racines proéminentes, cailloux, escaliers plus ou moins taillés dans la roche (souvent moins que plus d’ailleurs), virages, …

Et justement, dans un virage tournant gauche, mon pied droit sort de la trajectoire, suite à une erreur d’appréciation et de lucidité, je me vautre lamentablement 😂 et suis stoppé par les branches des arbustes présents, quelques une ont cédé, d’autres ont bien résisté. Je peste contre moi-même, car cela fait déjà un moment que je pensais à cette éventualité. Je me relève pour constater les dégâts : impact très léger sur le tibia droit et petite plaie superficielle au niveau de l’index gauche. C’est pas si pire ! Mais c’est un avertissement quant à mon état de fatigue et de lucidité. En dormant 50 minutes en tout et pour tout sur bientôt 44h de course, ma lucidité a dû en prendre un coup… 😂

Et je repars, en marchant…
Je m’aperçois rapidement que ma main gauche est ensanglantée, dû à l’impact précédent sur l’index gauche, rien de dramatique, mais ça coule pas mal m’obligeant à fermer le poing pour ne pas repeindre ma tenue et éviter de me faire remarquer de trop en arrivant à La Redoute 😂
Du coup le franchissement d’obstacle avec un poing fermé est nettement moins pratique…
Malgré cette péripétie, je rattrape des traileurs bien éprouvés, certains sont assis sur un bout de roche, d’autres avancent en boitant et me laissent passer, je les remercie par un petit mot d’encouragement.

Lorsque se présente, à nouveau, un point de contrôle intermédiaire et une fois mon numéro de dossard flashé, je demande s’il est possible d’avoir un peu d’eau pour rincer mes mains suite à mon erreur de trajectoire ce qui m’est gentiment accordé. Je peux continuer avec des mains bien plus nettes. Merci !

La descente vers Saint Denis touche à sa fin, le brouhaha de la ville parvient à mes oreilles, je peux même percevoir la voix du speaker du stade de la Redoute annonçant le franchissement de cette tant convoitée ligne d’arrivée. Une succession de passages toujours techniques, quelques virages en épingles biens pentus, une dernière petite descente caillouteuse où je m’autorise à reprendre la course. Puis, le passage sous un pont, le petit chemin qui longe la route où encore et toujours le public venu en nombre félicite et encourage chaque concurrent, ne peut que vous donner des ailes pour aller encore plus vite sur ces derniers hectomètres, jusqu’à traverser la route, arriver devant l’entrée du stade de la Redoute, emprunter le couloir de barricades, se retrouver sur la piste, applaudi par les nombreux spectateurs, apercevoir l’arche à moins de 100 mètres, ne plus sentir de fatigue uniquement le bonheur d’être là, de vivre le moment présent et juste avant le franchissement de l’arche, sur le côté, voir mes petites femmes, ainsi que Tatie Cathy et Tonton Domi qui hurlent à nouveau mon prénom 🙂

160,2 km – St Denis – La Redoute (samedi 23, 17:32)

Chrono : 44:12:46 | Cumul d+ : 9377m | Classement : 589 | Roadbook : Samedi à 17h33

La ligne franchie, je me laisse submergé par l’émotion, quelques larmes de joie, de bonheur et de fatigue s’invitent à la fête en allant embrasser les miens !

Il est bien difficile de décrire ce que l’on peut ressentir lors du franchissement de la ligne d’arrivée après une course de longue endurance. Car, cette ligne d’arrivée représente l’aboutissement d’un projet, de concessions et d’une somme d’efforts pour y parvenir.
De façon imagée, c’est la partie visible de l’Iceberg !
L’exaltation qui en découle est, tout comme les chiffres de cette Diagonale des Fous, hors-norme….

Hormis le moment magique et la charge émotionnelle indescriptible lorsque j’ai coupé le cordon ombilical et pris ma fille pour la première fois dans mes bras, je n’ai rien vécu d’autre, à ce jour, d’aussi fort.

Alors, Heureux !
Heureux, d’en apprendre chaque fois plus sur les capacités insoupçonnées de notre corps.
Heureux d’avoir une fois de plus repoussé mes limites.
Heureux d’avoir eu la chance de pouvoir vivre et de terminer cette belle aventure.

Et, désormais je peux dire : “J’ai survécu !” à cette Diagonale des Fous 2021 😉

Epilogue

Quelques nouvelles des concurrents avec qui j’ai eu la chance de partager quelques kilomètres :

  • Chris : arrêt BH suite à une erreur de parcours
  • Sébastien : arrêt à Deux-Bras
  • Antoine : finisher en 16:37:36 sur le relais 3
  • Thierry : finisher en 44:00:35 (20 minutes de moins que moi sur la descente depuis Colorado, j’ai bien fait de lui dire de ne pas m’attendre 😂)

Quoi qu’il en soit l’abandon n’est pas un échec, mais une expérience supplémentaire qui servira pour le prochain challenge 🙂

Classement

Temps de course : 44:12:46
Classement au général : 589/1775 arrivants – 645 abandons
Classement dans ma catégorie : 59/269 arrivants

Remerciements

  • A ma moitié pour ton soutien et ton amour sans faille au quotidien.
  • A ma fille, pour ta présence, ton assistance et le réconfort apporté à ton vieux père 😂.
  • A la cousine Marine, à tatie Cathy et tonton Domi, pour l’assistance de choc à Cilaos, et vos nombreux hurlements.
  • Au coach Alain Roche pour tes séances d’entraînements, tes précieux conseils, tes recettes maisons, et tes produits qualitatifs Endur’activ.
  • Aux amis, à la famille, pour votre soutien et vos encouragements.
  • Aux concurrents avec qui j’ai partagé quelques kilomètres pour nos échanges.
  • Aux bénévoles pour votre présence, vos sourires, l’aide apportée aux coureurs
  • Au public pour votre ferveur.
  • A vous, qui avez pris le temps de lire ce récit de course !

 

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